Au Zoo de Lausanne

éditions du Groupe de L'Ours
autour du lettrisme, des situationistes, de l'Oulipo et la pataphysique
Se dire lettriste toujours, parce que ça fait hurler les chiens.

Antoine Grimaud

Chapitre XXIV

OÙ L’ON PARCOURT
PAISIBLEMENT
L’UDIER TÉDOLOXYÏ

On aura deviné l’histoire de Chand’Oursaille. La crapouillette péta assez fort pour être entendue du hauturier qui, au signal de détresse du mât vertical, porta secours aux pérégrins. Björn Cyrzca reçut ses mille quatre cent vingt-cinq Ours d’or, treize Pénis, huit Canines et neuf cent douze oursièmes et nos ours n’eurent plus qu’à gravir la poutre inclinée menant au navire qui reprit sans tarder sa marche vers Repézéqõ et Yokohol’Ourse.
Débarqués au lever du soleil ce 12 du mois d’As comme prévu au planigramme, Tiomiez Lupp et Sheb. Aourseda gagnèrent L’Oursnatic, tandis que Fixours s’éclipsait pour vaquer à ses occupations. Pour la plus vive satisfaction de Sheb. Aourseda – mais bien dégourdi l’ours qui peut grogner si Lupp s’en réjouit – quelques gars-ours marins leur affirmèrent que Patte d’Ours avait bien atteint Yokohol’Ourse le 11, à la première marée.
Ils disposaient donc de l’oursée pour relever sa piste. Ils contactèrent, sans résultats, le gars-ours capitoul représentant de sa Très Grincheuse Ursidée. Ils coururent en tous sens ruelles, venelles, allées, sentes et charmilles. Ils franchirent maints péristyles et explorèrent galeries, portiques, vérandas, loggias, couloirs, corridors, coursives et même un souterrain. Ils en avaient plein les pattes et Sheb. Aourseda craignait de ne jamais revoir Patte d’Ours lorsque un reste d’instinct ou l’aléa pur les poussa vers la caverne de l’estimable Boymonen. Impossible pour eux d’identifier le gars-ours domestique harnaché de la sorte. Heureusement lui, malgré sa truffe bouchée, sut les renifler dans les gradins. D’où un tressautement de sa part et, boum bada boum patatras, voilà tous les ours à terre !
Ravie de l’avoir retrouvé, Sheb. Aourseda lui narra leur épopée à bord de la Tankadoursère, avec Fixidore Fixours.
Patte d’Ours ne broncha pas, décidé à garder pour lui la vérité sur le gars-ours pandore. Durant le récit de ses propres tribulations – qu’il dut mimer, ne pouvant toujours pas grogner – il s’incrimina seul pour avoir accidentellement tétouillé du suc de pavot dans une caverne à pétuner de Yokohol’Ourse.
Myb. Lupp ne fit aucun commentaire. Il pria simplement son gars-ours domestique de se trouver quelques accessoires et colifichets moins grotesques, lui suggérant de puiser pour ce faire dans la précieuse escarcelle. Non sans mal, le gars-ours charpentier du Gal-Bear le débarrassa de sa grande truffe, de ses trois oursaines de plumes et de toute ressemblance avec un zélateur de l’omnipotente Vorpuyzi.
C’est la Guilde du “ Courrier Tédoloxyïen ” qui, de Yokohol’Ourse à Safrasiz’Ours, nolisait le Gal-Bear, grand vapeur confortable et rapide d’une capacité de deux mille cent quatre-vingt-quatorze Ours-Cubiques et sept cent quatre-vingt-treize oursièmes. Un gigantesque pendule balayait la passerelle de hue en dia et, par un mécanisme mystérieux – pièces métalliques coulissantes, tringleries et manivelles –, les oscillations initiales transmises aux aubes propulsaient le grand navire en ligne droite. Le Gal-Bear portait en outre sept fûts inclinés et une incroyable accumulation de voiles. Au moindre souffle elles rendaient inutile toute cette machinerie. Il courait un Vit d’Ours Blanc, cinquante Souffles et deux cent soixante-deux oursièmes en trente minutes et pouvait avaler le Tédoloxyï en moins de trois semaines. En ce point de notre histoire on peut imaginer Tiomiez Lupp débarquant le 2 du mois de Sable à Safrasiz’Ours, le 11 à NéoBear et de ce fait le 20 à Long’Ours, presque une oursée avant le terme de sa gageure.
Il y avait foule sur ce navire : des sujets de sa Très Grincheuse Ursidée bien sûr, des Amer’Oursains à foison, des flopées d’Ours des Cocotiers et de Pandas Roux s’expatriant en Amer’Ourse, et moult gars-ours guerriers de Rousse’Terre profitant d’un armistice inespéré pour courir le globe.
Le temps resta beau et pas un pérégrin ne tomba à l’eau. Le hauturier, alourdi par son immense gréement et bien équilibré entre ses aubes puissantes, ne gîtait pas. L’udier Tédoloxyï était tranquille. Myb. Lupp également qui grommelait fort peu, à son accoutumée. Sheb. Aourseda lui accordait à présent plus que de la gratitude. Elle le trouvait beau et attachant, cet ours contenu et mutique, et bien qu’elle ne se l’avouât pas encore le mystérieux Lupp lui plaisait vraiment de plus en plus.
Elle se passionnait également pour la gageure et s’effrayait des aléas préjudiciables à sa réussite. Patte d’Ours – elle passait son temps en sa compagnie – déchiffrait sans peine son tendre penchant pour Tiomiez Lupp. Vouant dorénavant à son ours-maître une dévotion absolue et aveugle, il n’avait de cesse de louer sa persévérance, sa probité, sa loyauté et son désintéressement. Et il tranquillisait Sheb. Aourseda quant à leur succès, affirmant qu’ils ne rencontreraient plus d’obstacles désormais : toutes ces régions de sauvages, Rousse’Terre, Panda’Land et Jap’Ourson enfin derrière eux, ils atteignaient le territoire le plus facile du globe. Là, des troncs inclinés de Safrasiz’Ours à NéoBear, et un hauturier de NéoBear à Long’Ours, leur promettaient de terminer en temps et en heure ce qui n’était plus qu’une aimable promenade.
Bien sûr, quand le 21 du mois d’As, au neuvième ours de la traversée, le Gal-Bear franchit le cercle fictif reliant les deux pôles par Long’Ours, Tiomiez Lupp, ayant déjà grignoté cinquante-deux des quatre-vingts ours prévus, achevait à peine son premier demi-globe. Mais l’optimisme de Patte d’Ours n’était pas infondé. Car s’ils étaient effectivement à mi-globe, ils n’étaient plus à mi-chemin. Imaginons qu’au départ de
Long’Ours nos pérégrins aient pu avancer droit devant eux vers le levant, il n’auraient couvert, en se retrouvant à leur point de départ, que deux mille trente-deux Courses d’Ours. Mais songeons à tous ces lacets, méandres, sinuosités qu’on avait dû suivre de
Long’Ours à Egir, d’Egir à Cuncéã, de Cuncéã à Kelkud’Ourse, de Kelkud’Ourse à Singe-à-Poux, de Singe-à-Poux à Yokohol’Ourse !
A mi-globe, ils avaient donc accompli les deux tiers de leur trajet réel. Il ne restait plus qu’à suivre un chemin direct, en pays civilisé, et ils étaient débarrassés du perfide Fixidore.
Ce même 21 Patte d’Ours trouva matière à jubiler. Souvenons-nous combien il se refusait à traficoter le chronographe de son aïeul, qui ne suivait plus le temps local. Et voilà qu’enfin le soleil se ralliait au chronographe, trônant au zénith quand il glougloutait midi !
Faut-il préciser combien Patte d’Ours se goba et se gonfla ? Il se demandait quelles arguties Fixours aurait avancées pour expliquer cette capitulation.
“ Ce grognotteur de sornettes sur la rotondité du globe et la course des astres ! Quel cuistre ! J’aurais commis une fière sottise à lui prêter l’oreille ! Peut-on savoir quel ours le premier regarda la lune ! Quelle lune la première regarda l’ours ! Le plus beau des astres ne pouvait longtemps rester seul là-haut et devait bien finir par nous rejoindre ! ”
Mais Patte d’Ours ne savait rien de ces chronographes modernes qui glougloutent différemment les heures de l’oursée et celles de la brune. Il se serait moins gobé et gonflé si, resté à l’heure de Long’Ours, il avait entendu vingt et quatre glouglous distincts au lieu de douze !
Fixidore Fixours aurait-il, lui, compris qu’on avait un décalage de douze heures avec Long’Ours ? Peut-être. Il est sûr en revanche que Patte d’Ours n’aurait pas écouté la démonstration. D’ailleurs, qu’un hasard extraordinaire ait conduit le gars-ours pandore sous sa truffe et, légitimement vindicatif, il lui aurait donné lui-même une leçon de sa façon.
Mais à propos, que devenait Fixours ?
Il se tenait caché sur le Gal-Bear.
Le 12, dès qu’il avait débarqué à Yokohol’Ourse, le gars-ours pandore quittant Myb. Lupp en toute quiétude – il savait bien où lui remettre la griffe dessus – avait vivement trotté vers la caverne du capitoul ourse’terrien. Et le fameux blanc-seing l’y attendait ! Parti de Cuncéã peu après lui, il avait emprunté L’Oursnatic jusqu’à King-Kong-Bear et le voilà qui arrivait, plus d’un mois après avoir été griffé. Fixours faillit crever de rage et de dépit ! Ce blanc-seing tant désiré ne lui servait plus de rien ! L’oursard Lupp n’était plus sous la griffe de sa Très Grincheuse Ursidée ! Et si on voulait le voir en cage il fallait maintenant obtenir un mandement international !
“ Eh bien ! se résigna Fixours ravalant son aigreur et son acrimonie, ce blanc-seing aura toujours cours en Ourse’Terre. Le gredin semble vouloir rejoindre sa tanière tranquillement, comme s’il avait échappé au flair de toutes les maréchaussées du globe. Parfait ! Moi, je continuerai de renifler sa piste. Pour la poudre d’or, la Grande-Ourse me grippe s’il en subsiste ! A force de pérégrinations, de gratifications, de complications, de pénalisations, d’oliphant, de débours, dépens, charges et autres règlements, ce vandale a sûrement semé pas moins de quatorze mille deux cent cinquante-sept Ours d’or en chemin. Mais peu me chaut, Grisbi-Place est grassouillette comme un Papours au sortir de l’été ! ”
Ayant arrêté sa décision il gagna le Gal-Bear et s’y trouvait déjà lorsque Myb. Lupp et Sheb. Aourseda y grimpèrent. Stupéfait, il renifla Patte d’Ours derrière sa grande truffe et ses trois oursaines de rémiges. Se sachant ursa non grata, et pour fuir la dégelée qu’il pressentait, il se réfugia dans sa tanière. Par la suite, perdu dans la foule des pérégrins, il pensait échapper aisément à son adversaire. Mais, toujours ce fameux 21 du mois d’Haha, ils finirent par tomber truffe à truffe devant les cuisines.
Patte d’Ours littéralement enragé bondit immédiatement sur Fixours. Sous les vivats d’un groupe d’Amer’Oursains qui gagèrent illico de grosses sommes sur sa victoire, il flanqua au pitoyable gars-ours pandore une rouste carabinée, une fantastique raclée, une correction magistrale, confirmant ainsi la primauté de l’ours en colère sur tout autre et, en manière de souvenir, il lui grafigna profondément la truffe et les oreilles.
Enfin apaisé, détendu même, Patte d’Ours s’arrêta et soupira d’aise. Tout contusionné et sanguinolent Fixours se redressa et, entreprenant de lécher ses plaies, grognonna avec une fausse indifférence :
“ Vous voici satisfait ?
– Merci, je me sens mieux.
– Eh bien ! grognons maintenant.
– Grogner ? ? ?
– Je peux être utile à votre ours-maître. ”
Abasourdi devant une telle impudence, Patte d’Ours n’en trotta pas moins mécaniquement derrière le gars-ours pandore. Ils trouvèrent un coin tranquille dans l’entrepont.
“ J’ai été boxé, calotté, claqué, giflé, souffleté et tambouriné commença Fixours, et je ne saurais vous donner tort. Cependant je veux dorénavant favoriser Myb. Lupp dans sa course.
– Que la Grande-Ourse me grippe ! glapit Patte d’Ours, je vous ai converti !
– Nenni, votre ours-maître est un gredin ... Tout doux ! Ne vous hérissez pas ainsi et surtout ne reprenez pas la mouche. Freiner Myb. Lupp quand j’espérais mon blanc-seing de mise en cage était une bonne idée et j’ai cru y parvenir en ameutant les mystagogues de Cuncéã, puis en vous faisant boire et fumer du suc de pavot, ce qui m’a au moins débarrassé de vous à King-Kong-Bear. Et Lupp a raté son bateau ! Si j’avais pu, il ne serait jamais arrivé à Yokohol’Ourse ... ”

Patte d’Ours trémulait de rage et claquait dangereusement des mâchoires.
“ Il paraît que Myb. Lupp regagne à présent ses pénates ? Cela me chaut ! Je tiens même à ce qu’il y arrive le plus rapidement possible ! C’est simple : le vent a tourné, et je m’adapte. En Ourse’Terre nous découvrirons enfin si, oui ou non, cet ours est un brigand ! ”
Patte d’Ours, reniflant soigneusement Fixidore Fixours, décelait des parfums de vérité dans ses grognements.
“ Alors, oursamis ? grogna Fixidore Fixours.
– Oursamis ? Jamais ! gronda Patte d’Ours hérissé de la truffe à la queue, et si vous déviez d’une griffe de votre trajectoire, je vous mords à mort.
– J’agrée ”, grognonna placidement le gars-ours pandore, achevant de lécher avec soin ses plaies profondes.
Quelques ours plus tard, le 3 du mois de Sable, le Gal-Bear pénétrait dans l’anse de Golden-Bear et mouillait devant Safrasiz’Ours sans que Myb. Lupp n’ait à graver bonus ou malus à son planigramme.